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Alberto Moravia, ou comment la lecture peut changer votre vie…

Naissance d’une vocation

« Mes parents, mes frères et mes sœurs étaient loin, plongés dans un univers normal que l’infirmité m’interdisait. Je lisais…« . Dans un livre d’entretiens publié en 1970, Alberto Moravia (de son vrai nom Alberto Pincherle) explique comment sa vocation d’écrivain lui est venue par la lecture, malgré ou à cause d’une enfance fracassée. Un exemple de « résilience« , de résistance à l’adversité. Un comportement popularisé par le neurologue Boris Cyrulnik. Tout au long de sa vie, Alberto Moravia cultivera son goût pour l’écriture. D’abord, dès l’enfance, il écrira de la poésie, des nouvelles, puis dans sa vie d’adulte, des romans, des pièces de théâtre, des essais, des articles de revues, des critiques de films… Romancier, auteur dramatique, scénariste, journaliste, Alberto Moravia, par son talent d’écriture, gagnera la célébrité internationale. Pour ses lecteurs d’aujourd’hui, Moravia reste un irremplaçable témoin oculaire d’un XXe siècle dont nous subissons encore aujourd’hui les conséquences de son histoire tragique.

Entretien avec Moravia I - R

Alberto était né à Rome dans une famille de la petite bourgeoisie italienne. Son père, architecte d’un certain renom, était aussi peintre amateur. Cette activité artistique de création et de réalisation, très accaparant, comme le savent tous ceux qui exercent une profession libérale. C’était un personnage taciturne, distant, secret. Le jeune Alberto avait dû percevoir douloureuse-ment le manque d’autorité de ses parents en raison de son affectivité et d’une sensibilité sans doute plus développée chez lui que chez ses trois frères et sœurs.Entretien avec Moravia IV - R

Dès son plus jeune âge, par trop livré à lui-même, le jeune Alberto raconte que, du fait de cette disponibilité, le démon de la lecture s’était emparé de lui. Comme ses parents voulaient le destiner à la carrière diplomatique, il avait eu très tôt des gouvernantes qui lui avaient appris le français qu’il avait su parler avant l’italien, puis aussi l’allemand, l’anglais… Cependant, n’ayant pratiquement jamais fréquenté l’école, Alberto Moravia avait pris conscience de ce que représente l’enfance : une période marquée par l’incapacité de choisir, l’impuissance d’agir, l’aliénation, puisque ce sont les autres, les adultes, qui décident de choses importantes pour la vie future de l’enfant.

C’est toute la difficulté du passage de l’enfance à l’âge adulte, gouffre que certains n’arrivent jamais à franchir. L’enfant doit subir un choc, supporter une rupture, surmonter des contraintes afin de découvrir et d’assimiler « la règle du jeu » (1) de la vie. C’est pourquoi, l’imagination stimulée par sa boulimie de lecture, le jeune Alberto Moravia avait fait le choix de la littérature. Il exploitera le seul gisement mental qui lui était offert : la réalité de l’enfance.

 Première contrainte, la maladie

À neuf ans, Alberto Moravia avait commencé à souffrir des premiers symptômes d’une maladie grave, la tuberculose osseuse. Elle allait le contraindre à vivre alité pendant près d’une dizaine d’années, de 1916 à 1925. La solitude, la maladie, son absence de scolarité, avaient été autant de circonstances qui n’ont fait que renforcer sa timidité maladive. Cet adolescent plongé dans l’irréalité se sentira incapable de développer des rapports normaux avec « les autres« . Moravia explique que cette maladie avait été, sinon occasionnée, du moins favorisée par une sorte d’affection psychosomatique, une crise existentielle, provoquée par un certain dégoût de vivre.

En raison de sa sensibilité exacerbée, les parents d’Alberto lui avaient interdit de lire des livres d’aventures. Il s’était rabattu sur des ouvrages psychologiques et des pièces de théâtre. À 16 ans, à la suite d’une rechute de sa maladie, ses parents décident de l’envoyer, plâtré, dans un sanatorium de montagne à Cortina d’Ampezzo. Il y restera immobilisé pendant près de deux ans, de 1923 à 1925. Abonné à une bibliothèque tournante de Florence, il recevait chaque semaine un gros colis de livres. Il les dévorait au rythme d’un par jour. C’est ainsi qu’il a fait la découverte de Shakespeare, de Molière et de Marivaux, dramaturges contemporains de l’italien Goldoni, auteur de près de 200 comédies et tragédies et aussi de Rimbaud, Manzoni, Dostoïevski, Gogol, Stendhal, Alexandre Dumas, Proust…Les indifférents - Couverture R

Ces circonstances ont valu au jeune Alberto de parcourir, inconsciemment, les étapes de la création littéraire, la contemplation, le rêve, l’imaginaire, la volonté créatrice. Le goût de raconter des histoires le fera s’exprimer d’abord verbalement, puis ensuite en mettant noir sur blanc, sans ponctuation, un texte qu’il relisait à haute voix, sensible à la succession des phrases comme une musique dont il réglait le rythme à l’oreille. Sa fréquentation des grands auteurs lui avait permis de trouver ses moyens d’expression. Par exemple, chez Manzoni, le goût de la narration, chez Rimbaud, le sens de la révolte, chez Goldoni, la technique théâtrale du dialogue.

En octobre 1925, juste avant l’anniversaire de ses dix huit ans, Alberto Moravia sort du sanatorium avec des béquilles et un plâtre orthopédique. Il refuse de suivre les conseils de sa mère qui souhaitait vivement le voir reprendre des études. Il prend le risque de se placer en marge de la vie normale. Il s’installe près de Cortina d’Ampezzo et commence à écrire un roman. Il le terminera deux ans plus tard. Le roman ne sera publié qu’en 1929 à compte d’auteur sous le titre « Les Indifférents« . Car tous les éditeurs sollicités avaient refusé de publier cet inconnu dont ils qualifiaient le manuscrit de « brouillard de paroles« . En désespoir de cause, Alberto avait demandé et obtenu de son père qu’il veuille bien prendre en charge les frais d’édition de son premier roman.

 

Les parcours analogues de Proust, Malraux, Sagan

« Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon celui qui trouve un sujet« . Jean-François Revel nous l’affirme dans son essai « SuSur Proust - Couverture Rr Proust » publié en 1960. Le sujet deProust, c’est l’apparition des aspects de l’homme qu’il décrit. Pour un auteur comme pour Avec Camus - Couverture Run éditeur, il faut avoir « du flair« , un talent qui permet de trouver son sujet, de  » saisir « , c’est-à-dire à la fois de comprendre et de s’emparer de ce qui flotte dans « l’air du temps« . Ensuite, on peut adhérer ou résister aux concepts, aux idées, voire aux idéologies de son temps, mais à condition de posséder les moyens d’exprimer sa pensée et de la diffuser auprès du plus grand nombre. Jean Daniel montre cela dans « Avec Camus – Comment résister à l’air du temps« , un livre publié en 2006. On y trouve une réflexion superbe  : « La violence est à la fois inévitable et injustifiable et la fin ne justifie jamais les moyens. Avec ces deux principes, il faut s’inventer à chaque moment un comportement« .

On ne peut pas, non plus, ne pas comparer le parcours de Marcel Proust (1871-1922), ce géant de la littérature du XXe siècle, à celui de Moravia. Proust a souffert, dès son enfance, de crises d’asthme répétées et sera obligé de vivre pratiquement cloîtré. Cette contrainte le conduira à se consacrer à l’écriture. En 1913, il devra publier, à compte d’auteur lui aussi, le premier volume de « À la recherche du temps perdu« , son manuscrit ayant été sèchement écarté par le jeune André Gide, lecteur chez Gallimard. Il fut aussi renvoyé à son auteur par l’éditeur Ollendorf. Dans la lettre d’accompagnement, un jugement définitif est resté célèbre : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil » ! C’est ainsi que le directeur de la maison d’édition justifiait son refus de publier la première partie de « Du côté de chez Swann« .

En revanche, en 1954, le « flair » de l’éditeur René Julliard lui permit d’être le premier à prendre contact avec Françoise Sagan(1935-2004) pour faire signer par ses parents un premier contrat d’édition. À cette époque la majorité était fixée à vingt et un ans. La jeune fille avait envoyé, à dix huit ans, sans trop y croire, le manuscrit de « Bonjour tristesse » à plusieurs éditeurs. De son vrai nom Françoise Quoirez, Sagan (pseudonyme choisi parmi les personnages aristocratiques de Proust) publiera de nombreux romans, pièces de théâtre et scénarios. « Bonjour tristesse » obtint un succès énorme, car il annonçait, dix ans à l’avance, le rejet par la jeunesse d’une société archaïque (Cf. Henri Mendras « La seconde révolution française 1965-1984 » ) et le fantasme d’une nouvelle liberté des moeurs.  Ce premier roman consacrera une romancière qui figure désormais parmi les plus célèbres auteurs du XXesiècle.

Malraux - Couverture RAutre parallèle frappant : André Malraux (1901-1976). Ses parents s’étant séparés en 1905, ce fut un grand choc dans la vie de l’enfant. Victime du SGT (Syndrome Gilles dela Tourette), il ne put fréquenter l’école primaire, car il était dévoré de tics. À quatorze ans, il entrera à l’école de la rue Turbigo, période durant laquelle il fréquente les bouquinistes, les milieux artistiques de Paris, les salles de cinéma, de théâtre, d’expositions, de concerts. Il abandonne ses études secondaires et n’obtiendra jamais son baccalauréat. Il se passionnera pour la littérature et publiera ses premiers textes dès 1920.

Il épouse Clara Goldschmidt, riche héritière dont il dilapide rapidement la fortune. Il part en Indochine pour y voler des bas-reliefs et les revendre. Arrêté, il est assigné à résidence à Saigon et, en attente de son procès, André Malraux fonde un journal anticolonialiste. Il tirera de cette expérience la matière de ses premiers romans. D’abord « Les Conquérants » en 1928, dont le succès le fera reconnaitre comme écrivain, puis « La Voie royale » (Prix Interallié) et « La Condition humaine » (Prix Goncourt 1933). Il continuera à publier et se forgera une carrière d’homme d’action (Guerre d’Espagne et Résistance française), puis d’homme politique, notamment comme ministre de la culture du général de Gaulle.

À l’occasion de la publication en 1955 dans La Pléiade de ses trois romans, les Conquérants, la Condition humaine et l’Espoir, André Malraux, dans la postface qu’il place à la suite des Conquérants, reprend un discours fait à ses compagnons gaullistes en mars 1948. Il écrit : « Plus de vingt ans ont passé depuis la publication de ce livre d’adolescent… Mais ce livre n’appartient que bien superficiellement à l’Histoire. S’il a surnagé, ce n’est pas pour avoir peint tels épisodes de la révolution chinoise, c’est pour avoir montré un type de héros en qui s’unissent l’aptitude à l’action, la culture et la lucidité« . Voilà ce qui confirme de façon éclatante que la lecture et donc la culture, constituent un parcours obligé pour conférer à « CEUX QUI » veulent agir, à ceux qui veulent écrire, la lucidité et la capacité de jugement requises par la complexité des situations.

Une autre maladie va frapper Moravia : le fascisme

En 1921, le Parti National Fasciste (PNF) de Mussolini présentait au peuple italien, un programme politLe Fascisme en action - Couverture Rique nationaliste, autoritaire, antisocialiste et antisyndical. Il aura l’appui de la bourgeoisie et d’une grande partie des classes moyennes industrielles du nord de l’Italie et agraires du sud. Le succès du premier roman d’Alberto Moravia en 1929, rend celui-ci immédiatement suspect d’être un ennemi du fascisme. « Les Indifférents » montraient en effet des personnages en total décalage avec l’idéaltype du mouvement fasciste. Celui-ci doit être composé de personnages sains, exempts d’états d’âme, obéissants à une idéologie de masse destinée à rassembler toute une population confiante dans un seul chef, « le Duce« .

Certes, le régimSi c'est un homme Couverture Re fasciste italien, n’était pas aussi cruel que le nazisme. Sauf dans les derniers moments de son existence, à la fin des années 1930 et surtout pendant la République de Salo, il ne comportait pas de dimension raciste et antisémite. Ce ne sera le cas qu’à la fin de 1943, à l’exemple de l’arrestation en tant que résistant et juif  de l’ingénieur chimiste Primo Levi qui sera déporté à Auschwitz en février 1944. Il pourra en revenir et publiera « Si c’est un homme« , témoignage poignant de son expérience des camps de concentration.

Lorsqu’il a commencé à publier dans les années 1930, Alberto Moravia savait que la littérature était, à cette époque, le moyen d’expression considéré comme le plus puissant. Le personnage de l’écrivain était reconnu comme un témoin crédible, un maître à penser pour l’opinion publique. C’est pourquoi, progressivement, le régime fasciste empêchera Alberto Moravia de publier ses écrits, non seulement ses romans, mais aussi ses articles dans la presse, ses critiques de cinéma. Le régime fasciste italien deviendra pour Alberto Moravia de plus en plus gênant, du fait de l’absence de liberté et par ses décisions arbitraires. Son second roman, « Les ambitions déçues » ne pourra pas être diffusé et Moravia ne pourra plus rien publier entre 1935 etLa ciociara - Couverture R 1944.

 La permanence du thème de la sexualité dans ses romans vaudra à l’écrivain Moravia, non seulement l’hostilité du régime fasciste italien, mais aussi, en 1952, sa mise à l’Index par le Vatican. Après s’être exilé en France, en Angleterre et aux USA, il revient en Italie en 1943, à la chute de Mussolini. Comme celui-ci, destitué et emprisonné par le roi Victor Emmanuel III, est délivré par un commando de parachutistes allemands, il crée la République fasciste de Salo. Craignant alors d’être arrêté, Moravia va se cacher dans une ferme proche de Cassino, entre Rome et Naples. Durant les combats de la libération de l’Italie par les forces alliées pendant l’hiver 1943 et le printemps 1944, il y vivra les horreurs de la guerre. Il sera témoin, à 100 km de Rome, de la misère, de la vie autarcique de paysans analphabètes, dépourvus de tout sens social. Cette expérience lui fournira le matériau du drame vécu par une femme accompagnée de sa fille de treize ans qui se veulent se rendre de La Ciociara à Rome. Le roman « La Ciociara » sera publié en 1957, inspiré par les exactions des troupes alliées, notamment celles des tabors marocains, lors de la bataille de Cassino et sera transposé au cinéma avec Sophia Loren dans le rôle principal.

 

Écrire la vie, écrire sa vie

Le roman « Les Indifférents » fut un succès considérable. Vendu à 5 000 exemplaires, à une époque où les italiens lisaient peu, l’écrivain Alberto Moravia était lancé. Ce roman existentialiste avant la lettre, matérialisait un courant philosophique et littéraire né au XIXe siècle avec les thèses du philosophe danois Søren Kierkegaard (1813-1855) et les romans de Dostoïevski. Ce mouvement sera cultivé par Franz Kafka et développé dans les années 1950 par Jean-Paul Sartre et Albert Camus, puis  plus tard, par Milan Kundera.

Dans ce premier roman Moravia mettait en scène cinq personnages : une mère divorcée, son amant, sa meilleure amie, son fils et sa fille. Ces représentants de la moyenne bourgeoisie évoluent dans un univers feutré, impersonnel, superficiel, le monde des « téléphones blancs« , comme on le dira plus tard, lorsque le cinéma mettra à l’écran des situations analogues. La plupart des dialogues s’échangent dans la villa cossue d’un quartier élégant dans une grande ville italienne. Les personnages, individualistes, veules, laids moralement, vivent une sorte d’huis clos existentiel, prémonitoire de la réplique qui termine la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre en 1944,  la célèbre chute de Huis clos : « l’Enfer, c’est les autres« .

« Les Indifférents » de Moravia ont des préoccupations centrées essentiellement sur l’argent et sur le sexe. On comprend qu’Alberto Moravia, resté frustré de contacts normaux avec les autres pendant les années de sa maladie, se soit défoulé en laissant libre cours à sa puissante imagination, forte aussi d’une ironie féroce vis à vis de la bourgeoisie conservatrice italienne. D’autre part, on peut se demander pour quelles raisons ce premier roman d’Alberto Moravia, somme toute assez caricatural, ait eu tant de succès lors de sa publication en 1929. L’air du temps voulait sans doute que les lecteurs italiens trouvent dans ce roman le moyen d’échapper à l’ambiance étouffante du régime fasciste de Benito Mussolini. Celui-ci, socialiste à l’origine, créateur du Parti National Fasciste, devenu dictateur en 1924, se rapprochera de l’Allemagne nazie en 1935. Au cours des années 1930, beaucoup d’italiens voulaient oublier dans littérature les humiliations de la guerre 1914-1918 (défaite de Caporetto de 1917), les revendications territoriales non ou mal réglées par le Traité de Versailles (Trieste, Fiume), la menace du bolchevisme (communisme) sur le plan économique et social.

A propos de la présence permanente de la sexualité dans ses romans, Alberto Moravia explique qu’il a commencé à écrire, entre 1910 et 1920, à une période qui a vu l’écroulement des valeurs européennes nées de l’humanisme du siècle des Lumières. La sexualité lui apparaissait alors comme une des seules valeurs dont on pouvait partir, car non périmée. Ce niveau zéro des rapports humains ne pouvait pas être remis en cause. De fait, les années 1930 resteront marquées par l’apparition au grand jour des mœurs homosexuelles masculines et féminines, ce qui sera un des thèmes principaux de Marcel Proust dans « À la recherche du temps perdu » (Sodome et Gomorrhe).

Dérive fasciste - Couverture RLa Tentation totalitaire - Couverture ROn comprend pourquoi, par réaction contre cet esprit de décadence et aussi par peur du bolchevisme, les milieux conservateurs d’Europe occidentale se soient réfugiés dans les idéologies d’extrême droite, dans une « Tentation totalitaire« , selon le titre d’un livre de Jean-François Revel, voire dans « La dérive fasciste« , ouvrage de l’historien suisse Philippe Burrin. Ce dernier décrit le parcours d’hommes de gauche français, le communiste Jacques Doriot, le socialiste Marcel Déat et le radical Gaston Bergery, qui, à l’image du socialiste Benito Mussolini, vont rejoindre en 1940 le régime de Vichy et  collaborer avec l’occupant nazi.

Tout au long de sa vie, Moravia publiera une trentaine de romans dans lesquels il traitera toujours à peu près du même « sujet« , en plaçant dans différents milieux les thèmes qui lui étaient familiers et bien dans l’air de son temps : le problème de l’action, de la difficulté d’agir par rapport à une réalité souvent ignorée, secrète, interdite.

Moravia, ce grand témoin du XXe siècle, est en cela le digne héritier de Machiavel, un des plus remarquables penseurs italiens de la Renaissance. Dans son œuvre, Machiavel entendait montrer la réalité de la société, mettre au jour les hypocrisies de la comédie humaine et, sans illusions sur leurs vertus, décrire les hommes tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils devraient être.

Ainsi, Moravia romancier pessimiste développe les thèmes de l’indifférence, de la peur, de l’ennui, de l’aliénation, de l’absurde, de la révolte, de la violence. Il aborde ainsi les problèmes de l’engagement, de la responsabilité, du courage, de la volonté, du sens que l’on souhaite donner à sa vie afin de se forger une personnalité et, le plus souvent, de l’échec de ces tentatives. Le roman est un espace dans lequel l’auteur se raconte, tente d’écrire sa vie. Il écrit pour découvrir ce qu’il doit écrire. Il écrit pour savoir qui il est et pourquoi il vit.

 Dostoïevski, l’influence majeure de Moravia

Dostoïevski, le plus grand des romanciers selL'Idiot - Couverture Ron André Gide,  est l’écrivain qui aura eu le plus d’influence sur Moravia. Dostoïevski aura vécu la première partie de sa vie sous le signe de la violence, de  l’injustice et des rapports de domination. Sa vie d’adulte se déroulera, elle aussi,  sous la malédiction d’une maladie, l’épilepsie. Mort à soixante ans, Dostoïevski (1821-1881) se destinait à être dramaturge. Pourtant, il n’a écrit aucune pièce de théâtre. En réalité, constamment endetté, le besoin d’argent le condamnait à écrire sans arrêt. De même que l’adolescent Moravia alité dans un sanatorium se racontait des histoires à voix haute, Dostoïevski dictait son texte en marchant de long en large. Pour toucher une audience importante de lecteurs, le moyen de l’époque était la publication en feuilleton. Afin d’apporter en temps voulu les feuillets manuscrits à l’éditeur, sa seconde épouse notait en sténo le texte des romans. Faits de dialogues plus que de descriptions, Dostoïevski les imaginait au fur et à mesure, sans suivre de plan général pour son œuvre. Avec environ une dizaine de personnages-types, Dostoïevski nous laissera une analyse en profondeur de la Russie et de ses contemporains : « Crime et châtiment » publié en 1866, « l’Idiot » en 1868, « les Possédés »en 1871 et « les Frères Karamazov » en 1880.

Le cinéma, art populaire à l’époque du muet, puis du parlant,  fonctionnait très souvent aussi par épisodes successifs. De la même façon, de nos jours, le grand public peut suivre  à la télévision des histoires sous la forme de séries. On se souvient que Jules Verne avait publié en feuilleton, lui aussi dans la seconde moitié du XIXe siècle, les premières éditions de ses « Voyages extraordinaires« . Pas grand-chose de nouveau sous le soleil !

 Moravia et le théâtre

Moravia éprouvait pour le théâtre la même passion que pour le roman. Le roman permet d’évoquer la réalité en montrant de nombreux détails avec une précision minutieuse et un fort pouvoir d’évocation. Il permet aussi d’exprimer la durée en jouant avec le facteur temps. Moravia concevait le théâtre comme un moyen d’expression complémentaire, spécifique, surtout dans sa pratique classique avec unité d’action, de temps et de lieu. Avec une certaine économie de moyens, le théâtre est plus symbolique, il permet mieux de faire passer des idées, des idéologies. Sinon, c’est autre chose et cela s’appelle le spectacle vivant. Au contraire de la pièce de théâtre, le roman n’est pas fait pour exprimer des théories. Marcel Proust le confirme dans « Le Temps retrouvé« . Avant d’entrer dans le salon où le narrateur est invité à la matinée Guermantes, les pavés mal équarris de la cour, le choc de la cuillère, la serviette empesée expriment « une réalité, non dans l’apparence du sujet mais dans la profondeur de tous les états successifs qui ont abouti à leur fixation, à leur expression. Ce qui fait que les théoriciens croient pouvoir se passer de la qualité du langage. D’où la grossière tentation pour l’écrivain d’écrire des œuvres intellectuelles. Grande indélicatesse. Une œuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix« .

Moravia a écrit des pièces de théâtre et ouvert des salles de spectacle en Italie pour les présenter. Mais il regrettait que le théâtre soit un moyen d’expression cher et qui ne permet guère de drainer un public nombreux. C’est pourquoi ses rapports avec le cinéma, moyen d’expression plus populaire et plus international, ont été beaucoup mieux réussis.

 Moravia et le cinéma

Moravia aura rédigé quelque 800 critiques de films et le cinéaste Pier Paolo Pasolini aura été son meilleur ami. Il faut reconnaître que les romans de Moravia se prêtent bien à leur transposition au cinéma, un média parfaitement adapté à la (re)création de la vie dans le temps. De plus, Moravia a été particulièrement bien servi par des metteurs de scène de talent et par de grands interprètes. Si on demandait à Alberto Moravia s’il attendait des réalisateurs de films une certaine fidélité à ses romans, il répondait qu’il attendait surtout de voir de bons films . On peut dire que sur ce plan, il n’a pas été trop mal  servi.

La marchande d’amour. Drame de Mario Soldati, d’après « La Provinciale » sorti en 1953. Un des meilleurs films italiens des années 1950. Il fera connaître deux grands acteurs Gina Lollobrigida et Franco Interlenghi.La belle romaine - Couverture R

La belle romaine. Mélodrame de Luigi Zampa, d’après « La Romana« , sorti en 1954. Le roman d’une femme victime de sa beauté. Ce sera un des grands rôles de Gina Lollobrigida entourée par Daniel Gélin, Raymond Pellegrin, Franco Fabrizi.

La Ciociara. Drame de Vittorio De Sica de 1960, d’après le roman éponyme de Moravia. Ce film montre la vie difficile du petit peuple italien, comme Moravia l’avait réellement vécue en 1943. Sophia Loren était entourée par Raf Vallone et Jean-Paul Belmondo. Sofia Loren obtint un prix d’interprétation à Cannes en 1961 et un Oscar à Hollywood en 1964, des récompenses qui la consacrèrent dans son statut de star.

Le mépris - Couverture RLe mépris. Drame de Jean-Luc Godard de 1963 avec Brigitte Bardot, Michel Piccoli, Jack Palance, Fritz Lang, Georgia Moll, Jean-Luc Godard, chef d’œuvre des années 1960. D’après le roman de Moravia que Godard qualifiait de « roman de gare« , le film traite de l’un des thèmes favoris de l’écrivain, l’incommunicabilité entre les êtres. Un auteur de pièces de théâtre en panne d’inspiration accepte un travail alimentaire pour acheter un appartement qui plaît à sa femme. Celle-ci s’imagine que son mari, pour être assuré d’obtenir son contrat, la jette sciemment dans les bras du producteur américain qui veut réaliser une nouvelle version de l’Odyssée réalisée par Fritz Lang qui joue son propre rôle. Pour cette raison, elle se met à mépriser son mari.

Hier, aujourd’hui, demain. Film à sketches de Vittorio De Sica de 1964 avec Sophia Loren et Marcello Mastroiani, ayant mis à contribution six scénaristes, dont Moravia.

L’ennui. Drame de Damiano Damiani de 1964, d’après « La Noia » de Moravia. Avec Horst Buchholz, Catherine Spaak, Bette Davis et Isa Miranda. Peintre raté, Dino voudrait posséder à la fois son modèle et la réalité. Film moraliste sur le thème de l’amour impossible pour une réalité qui se dérobe sans cesse. Ce film a fait l’objet d’un « remake » en 1998.

Le conformiste - Couverture RLe conformiste. Drame de Bernardo Bertolucci de 1970, d’après le roman éponyme de Moravia, avec Jean-Louis Trintignant, Dominique Sanda, Stefania Sandrelli, Pierre Clémenti et Gastone Moschin. Un chef d’œuvre de Bernardo Bertolucci, excellemment servi par de très grands acteurs, qui illustrent à merveille le propos du roman de Moravia. Il nous montre de l’intérieur ce qu’est le fascisme et ce qu’est un fasciste : celui qui, complexé, ayant souffert de l’indifférence de ses parents appartenant à la haute bourgeoisie, qui a découvert chez lui l’empire de pulsions violentes, puis fait un mauvais mariage, n’a de cesse que de se prouver qu’il est normal, qu’il est conforme aux normes sociales du moment. C’est pourquoi il s’engage dans le mouvement fasciste, dans ses services secrets. Il obéit à ses chefs sans s’interroger sur la nature de la mission qui lui est confiée. Elle consiste à participer à l’élimination d’un opposant en exil à Paris qui n’est autre que son ancien professeur de philosophie à l’Université. Le conformiste ne s’indigne pas non plus des dérives qu’il peut observer parmi la nouvelle « nomenklatura » que constitue, faute de contre-pouvoirs et faute du sens des convenances, les dirigeants du mouvement fasciste. Conformisme = indifférence = complaisance.

 

L’ignorance, le futile et le clinquant

Au cours de ses voyages, pendant et après la crise de 1968 (2), Moravia avait vu la jeunesse des pays économiquement avancés se révolter contre la société de consommation et dénoncer les gouvernants incapables de résoudre les problèmes du monde, à cette époque la guerre froide et la menace nucléaire. Moravia reconnaissait aussi que la consommation pour la consommation n’apporte pas le progrès. A propos de la République Populaire de Chine, Moravia avait très bien compris les raisons du déclenchement de la révolution culturelle, voulue par Mao Tse Toung, dans le but conserver et d’affirmer son pouvoir.

Certes, depuis cette date, le monde a changé. Aujourd’hui en ce début de XXIe siècle, d’autres problèmes se posent. Mais face à ces nouveaux problèmes, ce qui prévaut, en France tout particulièrement, c’est plutôt l’individualisme, le repli sur soi, l’indifférence, l’abstention, voire le mépris de la vie politique. Cette attitude, notamment chez les jeunes générations, provient de l’indifférence pour la lecture, résulte du manque de goût pour la littérature. Cette inculture conduit à l’ignorance du passé, au rejet des valeurs fondamentales, à l’ignorance des invariants de la vie en société, au goût trop exclusif pour le divertissement, le futile, le clinquant, le superficiel. Il est vrai qu’en matière de média, abondance de biens peut nuire.

 Pour comprendre les média - Couverture R« Le message, c’est le média« 

Le psychosociologue canadien Marshall Mc Luhan a publié cette formule en 1960 dans un livre prémonitoire intitulé « Pour comprendre les média« . Prémonitoire, car au moment des premiers développements du réseau Internet, il avait compris qu’allait se former un « village mondial« . Dans son livre, il montrait que l’apparition d’un nouveau média, Internet en l’occurrence pour nous, alors que pour Mc Luhan c’était la télévision, n’anéantit pas les media précédents, mais qu’il les absorbe et les transforme en une forme d’art.

Demain, nous disposerons d’un écran nomade à tout faire. Il absorbera Internet, le média régnant actuellement. Nous pourrons consulter des sites, notre messagerie, regarder la télévision, des vidéo, des images, écouter la radio, de la musique, des conférences, lire des livres numérisés, enregistrer et transmettre nos paroles, c’est-à-dire notre pensée. Le message sera le fait de posséder cet outil. Il signifiera que nous sommes modernes, disponibles, branchés ! Mais pour comprendre et assimiler les contenus de ce nouvel outil, pour communiquer de façon efficace avec les autres, sur le plan personnel aussi bien que sur le plan professionnel, il faudra faire des efforts accrus de culture générale. De la même façon que, pour apprécier les œuvres d’art, il faut avoir reçu une éducation. Pour admirer avec profit l’œuvre d’un artiste dans un musée, mieux vaut avoir préparé sa visite.

L’histoire est tragique

Tout de même, quel parcours que celui d’Alberto Moravia ! Quel bel exemple de l’utilité de la lecture pour réussir sa vie !

Né en 1907, le futur écrivain avait sept ans au moment du déclenchement de la première guerre mondiale. À cet âge-là, son esprit a pu conserver les premiers souvenirs, les premières sensations d’un fait historique majeur, la déclaration de la guerre, une guerre que l’on espérait courte, fraiche et joyeuse, la fleur au fusil… En fait, ce sera  un conflit mondial de quatre ans qui aura marqué un XXe siècle tragique, que Moravia s’attachera à décrire toute sa vie. Car la guerre de 1914-1918 aura eu pour conséquence la fin du régime tsariste en Russie et la mise en place du communisme, c’est à dire l’utopie de la création d’un homme nouveau destiné à vivre dans un paradis sur cette terre. Ensuite, le premier conflit mondial, cette catastrophe humaine, suscitera le fascisme en Italie et la tyrannie nazie en Allemagne. Moravia vivra pendant la montée en puissance de ces deux totalitarismes, puis il verra la chute du nazisme et du fascisme italien en 1945, puis la guerre froide entre les deux blocs, l’URSS et les USA.  Car ce sont les français et les anglais, alliés contre les allemands, qui ont fait appel aux troupes américaines pour la première fois en 1917 et qui ont ainsi éveillé ce qui deviendra le géant technologique, économique et politique que nous connaissons. Au moment de sa mort en 1990, Alberto Moravia aura été le témoin de la chute du mur de Berlin. Un événement qui annonçait la fin de l’Union soviétique. La disparition imprévue et impréparée des idéologies criminelles du XXe siècle s’est traduit par un vide périlleux et par un bouleversement économique et politique mondial, dont nous ne savons pas exploiter avantageusement les conséquences.

De nos jours, on pourrait sans doute aller sur la lune rien qu’en escaladant le tas formé par les ouvrages, livres, essais, rapports, articles, publiés depuis cinquante ans et qui étudient les changements politiques, économiques et sociaux. D’innombrables intellectuels ont fait et font encore des diagnostics pertinents, proposent des solutions élégantes et… rien ne se passe. Ou si peu, ou si mal !

Parce que ces experts, ces intellectuels restent dans le domaine de l’abstraction, des mots, donc du malentendu. L’échec s’explique parce que nous essayons de construire notre avenir sans tenir compte des leçons du passé et avec la nostalgie d’une Histoire, un lieu d’affrontement du Bien et du Mal dont nous ne souhaitons garder en mémoire que les aspects positifs.

Pourtant, pour reprendre la formule d’André Malraux, nous avons besoin d’acteurs politiques, économiques et sociaux en qui s’unissent l’aptitude à l’action, la culture et la lucidité. Le personnage principal du roman « Le conformiste » et l’œuvre toute entière d’Alberto Moravia restent encore aujourd’hui d’une confondante actualité.

Où est l’homme ? Où est l’humanisme ? Où est le mérite ? Où est la confiance en notre capacité d’agir dans la dignité ?

Une vertu bien oubliée est à redécouvrir d’urgence. Elle s’appelle l’altruisme.

À bon lecteur, salut !

Bernard Labauge

 

(1) – Référence au chef d’œuvre cinématographique de Jean Renoir, chahuté à sa sortie au cinéma Le Colisée à Paris en juillLe Règle du jeu - Couverture Ret 1939. Il ne deviendra un film culte qu’en 1965, lorsqu’une nouvelle génération de jeunes français décidera de secouer le cocotier d’une France restée archaïque (Cf. H. Mendras. La seconde révolution française : 1965-1984). Le film montre une société en décomposition à la veille d’un deuxième conflit mondial qui allait achever de détruire la civilisation européenne occidentale. La règle du jeu, c’est le jeu social, le théâtre social ou aristocrates et grands bourgeois s’attachent à conserver leurs dérisoires privilèges. Comme dans les romans de Moravia, leurs préoccupations vont essentiellement à l’argent et au sexe, tandis que les pauvres, les domestiques, imitent les comportements et les préjugés de leurs maîtres, avec égoïsme et hypocrisie, dans le contexte d’un antisémitisme qui était, à l’époque, d’une virulence inimaginable ajourd’hui. 

 

(2) – Consulter la remarquable interview d’Alberto Moravia réalisée en 1968 par Radio Canada :

 http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/litterature/clips/13804/.

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Lídia Jorge, ou comment la littérature peut changer votre vie…

Carte du PortugalC’est l’histoire d’une petite fille. Elle atterrit sur la planète Terre en 1946 à Boliqueime, dans une famille modeste de la province de l’Algarve, à l’extrême sud du Portugal. Elle s’appelle Lídia Jorge. Elle est élevée par sa mère et sa grand’mère. Car dans cette famille, dans cette région, chose étrange, les femmes vivent comme des veuves. Il n’y a pas d’hommes. Ils sont en mer, à la pêche ou bien ils ont émigré en Europe, en Afrique, en Amérique latine, en Asie, pour gagner l’argent dont ils envoient une partie à leur famille, pour l’aider à survivre et payer les cadeaux pour gâter un peu les enfants.

Lídia avait appris à lire très tôt, grâce à sa grand-mère. Celle-ci  avait hérité de son père une petite bibliothèque qui avait failli être brûlée par dépit, car l’aïeul n’avait laissé que cela, à sa mort. À la veillée, Lídia était chargée de faire, à haute voix, la lecture d’un de ces livres à sa famille. Trop jeune, elle ne savait rien faire d’utile : éplucher les légumes, préparer la cuisine du lendemain, coudre ou broder. Ces lectures n’étaient pas vraiment pour son âge. Il s’agissait de romans traditionnels, violents, mélodramatiques. Et aussi des livres romantiques portugais du XIXe siècle qui, à cette époque, étaient encore à la mode dans les campagnes.

AlgarveLídia Jorge raconte que les histoires de ces livres, qui n’étaient pas du tout pour des petites filles, avaient créé chez elle un certain déséquilibre psychologique. Elle trouvait le monde des adultes affreux et elle avait décidé d’y mettre de l’ordre. C’est pourquoi, elle suivit l’exemple de sa mère. Bien qu’ayant fait très peu d’études, celle-ci tenait un journal intime. Lídia avait donc commencé à écrire de petites pages avec les noms des personnages des livres. Mais elle changeait la fin des histoires, afin que le combat tragique du Bien contre le Mal puisse se terminer de façon un peu plus heureuse.

Adolescente, Lídia constatait l’abandon de l’Algarve. Chaque mois quelqu’un partait, les terres étaient abandonnées, les maisons tombaient en ruines, elles étaient envahies par les animaux sauvages. Elle comprenait qu’il lui faudrait partir, puisque ce qui était sous ses yeux était en train de mourir. Pourtant, la région était superbe. De fait, par la suite, elle s’est transformée avec le tourisme. Mais ce monde nouveau reste fragile, cosmopolite, dépendant de facteurs extérieurs, comme nos vies et nos activités actuelles, plongées dans la mondialisation.

« Le monde n’est qu’une branloire pérenne« . Michel Eyquem de Montaigne écrivait cette phrase (Essais, III-2) à la fin du XVIe siècle, au cours de la Renaissance.

On dirait, dans le français d’aujourd’hui, « le monde est en perpétuel changement« , ce qui fait référence à nos deux précédentes chroniques. Elles évoquaient des hommes lucides et courageux, doués pour écrire, aptes à transmettre leur savoir. Ils voulaient aider leurs contemporains à se montrer vigilants, à comprendre ce qui se passe. D’une part, Henri Mendras dans son célèbre livre, « La seconde révolution française : 1965-1984« , ainsi que les publications de nombreux autres sociologues et essayistes de la seconde partie du XXe siècle. D’autre part, Jules Verne et l’éditeur Hetzel, avec les romans pour la jeunesse, publiés à la fin de XIXe siècle.

Bien avisés, les parents de Lídia lui feront suivre des études afin qu’elle soit suffisamment armée pour ne pas être victime du changement. Après l’enseigne-ment secondaire au lycée de Faro, elle entre à l’Université de Lisbonne et en sort avec un diplôme de « Philologie romane« . Puis elle devient professeur de lycée. Deux événements vont décider de sa carrière d’écrivain. D’abord le choc de 1968 : les idées de liberté qui se déclenchent de part et d’autre du rideau de fer est un mouvement d’émancipation d’une jeunesse qui rejette les archaïsmes. Ce mouvement de révolte fut spectaculaire en Europe occidentale, en France en particulier. Exemple tout proche qui ne pouvait échapper à une jeunesse portugaise enfermée dans la dictature salazarienne. Second choc, elle quitte le Portugal pour suivre son mari dans des guerres coloniales anachroniques. Ces opérations militaires aboutiront à la « Révolution des Œillets« .

Officier de l’armée portugaise, celui-ci avait été affecté, d’abord en Angola en 1968, puis au Mozambique de 1970 à 1974. Fort de son antériorité dans le phénomène de colonisation, le gouvernement portugais pensait pouvoir conserver ses possessions d’Afrique. Certes, les Portugais avaient été les premiers à se lancer au XVe siècle dans les explorations maritimes. Ils cherchaient une nouvelle route des Indes, contournant l’Afrique, pour concurrencer le monopole vénitien sur les épices. Pourtant, le processus de décolonisation, apparu à la fin de la première guerre mondiale (le président Wilson avait proclamé dès 1919 « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes« ), s’était peu à peu imposé après 1945. À son arrivée en Afrique, Lídia Jorge ressent le contraste violent et terrible entre sa perception de l’Afrique, continent puissant et merveilleux, lieu de rêve où son père et son grand-père avaient vécu dix ans et l’Afrique coloniale, lieu de guerre avec ses atrocités. 

Le rivage des murmures

Car, malgré la tentation du « Pouvoir blanc« , exemple donné au Mozambique par ses puissants voisins, la Rhodésie et l’Afrique du Sud, elle avait tout de suite compris que la cause était perdue, que de jeunes portugais et de jeunes africains allaient mourir absolument pour rien. Bien qu’étant une grande lectrice d’auteurs américains, français, anglais, sud-américains…, Lídia Jorge se rendait compte que tout ce qu’elle avait lu ne ressemblait pas à ce qu’elle était en train de vivre.

C’est la raison pour laquelle elle était poussée à écrire : témoigner. Pour que son expérience des rapports humains marqués par la guerre, ses violences et ses injustices, ne reste pas enfouie dans son esprit, mais soit partagée avec d’autres et que cette page d’histoire ne tombe pas dans l’oubli. Son roman, publié au Portugal en 1988, sera publié en français un an plus tard, sous le titre « Le rivage des murmures« . Il sera traduit dans de nombreuses langues.

Philologie romane. La philologie est l’étude, par l’analyse critique des textes, des langues issues du latin populaire, parlé après la chute de l’Empire romain d’Occident. Les langues romanes couvrent une grande partie de l’Europe occidentale de la Wallonie, au Portugal, de l’Espagne à l’Italie et en Roumanie. Cette discipline s’appuie et contribue à la connaissance d’autres domaines comme la grammaire, la linguistique, mais aussi l’étymologie, la stylistique, l’histoire et l’histoire des religions, l’archéologie… La philologie est un enseignement complet, puissant facteur de culture, d’ouverture aux sciences humaines et à la pratique érudite des langues.

Le « Rivage des murmures » s’ouvre sur une nouvelle d’une trentaine de pages, « Les sauterelles« . Elle est supposée être rédigée par un journaliste qui décrit le racisme de la société coloniale mozambicaine, à l’occasion d’une noce qui se déroule sur la terrasse d’un grand hôtel qui fait face à l’Océan Indien. Le soir, le marié disparait. Une fatale conception de l’honneur militaire lui a fait se tirer une balle dans la tête, à la roulette russe.

Cette nouvelle est commentée vingt ans plus tard par une femme. Elle n’est autre que la jeune mariée d’alors. Elle interpelle l’auteur de la nouvelle, complète et corrige sa vision, donne sa version des événements. Elle évoque cette période où elle a vu la guerre coloniale transformer son jeune époux, auparavant un doux et timide étudiant en mathématiques, en un sous-lieutenant fanatique, double de son capitaine, brandir une tête de Noir au bout d’une pique.

Par un procédé évocateur et puissant de « mise en abîme« , comme au cinéma : le film dans le film, Lídia Jorge invite le lecteur à se placer en observateur captivé, à côté de la narratrice, pour recueillir des fragments de mémoire, pour rassembler des bribes de témoignages. Ainsi, progressivement, le lecteur approche d’une vérité fragile et relative, qui n’appartient plus à personne puisqu’elle est la somme des multiples perceptions venant des autres.

Le succès du « Rivage des murmures » a conféré à Lídia Jorge une place éminente dans la littérature portugaise contempo-raine. En 1980, elle avait déjà publié un livre remarqué « La journée des prodiges« , la transformation de la société portugaise dans la démocratie, puis décrit l’indifférence entre les générations et la perte de repères dans « Le jardin sans limite » (1995), l’obsession de l’argent et les intérêts sordides d’une classe dirigeante qui a survécu à tous les changements politiques, « Le vent qui siffle dans les grues » (2002). En 2007, « Nous combattrons l’ombre » dénonce les trafics de drogue, d’armes, d’êtres humains qui prospèrent dans le chaos d’un monde sans scrupules, sourd à l’indignation des gens honnêtes.

Nous combattrons l'ombreDans un entretien réalisé à Paris le 22 mars 2004, à l’occasion de son livre « Le vent qui siffle dans les grues« , Lídia Jorge déclare : « C’est vrai que nous sommes dans une époque postcoloniale et tout ce qu’on ressent aujourd’hui, le manque de dialogue, l’incapacité à communiquer, ce sont les complexes des pays qui ont eu des rapports colonialistes auparavant. La particularité du Portugal, c’est que nous avons une bonne opinion de nous-mêmes. Nous avons l’idée que nous ne sommes pas racistes, pas xénophobes, que nous avons la communi-cation facile, que nous avons fait un empire de métissage, que nous sommes naturellement métis. Mais cela, c’est à la surface. Le Portugal est un pays qui garde ses secrets, ses crimes, qui sait bien gérer le silence. C’est peut-être le sujet de tous mes livres : il y a un scandale, comment faire pour l’anéantir, le cacher, faire comme si tout était normal« .

Chers lecteurs, vous pouvez maintenant relire cette chronique en remplaçant Portugal par France et Mozambique par Algérie. Une tragédie qui, elle aussi, a entraîné la chute d’un régime et la naissance d’un autre. Voilà sans doute pourquoi l’émigration portugaise, multipliée par dix dans les années 1960 et forte aujourd’hui de quelque 800 000 personnes, s’est intégrée en France, sans difficultés majeures. Sans doute parce que les pages de l’histoire coloniale de nos deux pays, nos préjugés, nos tabous, nous rapprochent. Le journaliste italien Alberto Toscano, fin connaisseur de la France, dans son récent livre « Critique amoureuse des Français« , nous donne ce conseil : « Vous vivrez mieux le jour où vous vous sentirez libre d’être normaux« .

France Culture. La présente chronique s’inspire de l’émission radiophonique hebdomadaire de Francesca Isidori : « Affinités électives« . Elle recevait Lídia Jorge le 27 mars 2008, pour un entretien d’une heure, à l’occasion de la parution de la traduction française de son livre « Nous combattrons l’ombre« . Une révolution technique permet désormais de réécouter les émissions et de les enregistrer sur ordinateur, par « Podcast« , sans être à l’écoute au moment de la diffusion. C’est très utile pour écouter des émissions où des auteurs et des intellectuels intervien-nent à propos des préoccupations actuelles et pour extraire le meilleur des leçons des professeurs du Collège       de France ou des conférences de l’Université de Tous Les Savoirs (UTLS).

Voila comment la littérature peut changer notre vie. Soyons de grands lecteurs. Montrons l’exemple à nos enfants, à nos petits-enfants. Car ils se sentiront obligés de transmettre ce qu’ils auront appris et compris, obligés de parler, d’écrire et d’agir dans un « esprit de résistance« , avec l’ambition et le talent pour « faire de la littérature« . C’est-à-dire créer une forme supérieure de communication, une œuvre d’art. Parce que seule la beauté peut répondre au chaos du monde.

À bon entendeur, à bon lecteur, salut !

Bernard Labauge

Éloge de la lecture – Jules Verne, un génial vulgarisateur

Dans le premier éloge de la lecture, nous avons évoqué les thèmes éternels, ou plus exactement invariants, de la vie en société. Beaucoup d’entre eux nous sont remis en mémoire par les fables de Jean de La Fontaine. Par exemple, le thème toujours très actuel de la valeur travail, dans « Le laboureur et ses enfants ». Vous avez trouvé aussi, à l’appui du texte de cette précédente chronique, les références à quelques livres d’économistes et de sociologues. Ces ouvrages montrent que nous vivons, aujourd’hui, dans un monde qui se trouve à mille lieues des années 1980-2000, la fin du XXe siècle. Pourtant, dix ans après l’avènement du XXIe siècle, faute de  » lucidité, de culture et d’aptitude à l’action », selon la formule d’André Malraux, nous agissons encore trop dans l’espoir de faire revenir le passé, au lieu de nous consacrer pleinement à construire l’avenir. Nostalgie des trente glorieuses…

C’est une situation comparable à celle de la seconde moitié du XIXe siècle. Dans cette période, il y a quelque 150 ans, les influences du Siècle des Lumières font place, peu à peu, à la Révolution industrielle, une société animée par le développement des sciences et des techniques. L’invention de la machine à vapeur est à l’origine du développement d’un réseau mondial de chemins de fer à vapeur. C’est une révolution. Elle rapproche les hommes, fait connaître la géographie du monde, permet de confronter des cultures, des civilisations différentes. Et surtout, en facilitant les échanges de biens et de personnes, le chemin de fer va contribuer à développer la société industrielle dans une première forme de mondialisation. Toutes proportions gardées, c’est une révolution analogue à celle que nous vivons actuellement avec « La Toile », le réseau Internet. De la même façon, ce réseau facilite et accélère les échanges de biens tangibles, mais aussi ceux de services immatériels, notamment l’information, les connaissances, le savoir.

Ainsi, dès le milieu du XIXe siècle, un immense changement social est suscité. Les populations paysannes des campagnes sont attirées par la modernité, le travail salarié dans les grandes villes. Ce qui ne manque pas de poser des problèmes d’adaptation, donc d’enseignement, de santé publique, d’emploi et de conditions de travail, voire d’ordre social. D’où la naissance en 1848 et le développement, à partir de la deuxième République, de l’idée de socialisme.

Jules Verne, l’enchanteur
Jules Verne, un écrivain célèbre encore aujourd’hui dans le monde entier, domine la période qui s’étend de 1850 à 1905, date de sa mort. Il joua un rôle immense de « passeur », de vulgarisateur scientifique et géographique, au profit de ses contemporains et, en particulier, de la jeunesse.

Né en 1828 à Nantes, Jules Verne termine ses études de droit à Paris en 1850. Il découvre le milieu littéraire et monte avec un certain succès des pièces de théâtre. Il refuse de succéder à son père, avoué à Nantes. Il se marie, voyage en Angleterre et en Scandinavie. Au début des années 1860, deux rencontres seront décisives. D’abord avec le photographe et aérostier Nadar, (qui donnera le personnage d’Ardan, anagramme de Nadar, dans De la Terre à la Lune) et surtout avec l’éditeur Pierre-Jules Hetzel.

L’œuvre de Jules Verne n’aurait jamais atteint cette célébrité, si l’écrivain n’avait, dès son premier roman, Cinq semaines en ballon, au succès immédiat, étroitement et fidèlement collaboré avec ces deux républicains militants de l’éducation laïque qu’étaient Pierre-Jules Hetzel et son conseiller pédagogique, Jean Macé.

En effet, le bouleversement social créé par l’entrée dans la modernité impose des efforts d’instruction publique. C’est l’époque de Louis Hachette qui créera en 1826 la librairie et la société d’édition qui porte encore son nom. C’est Pierre Larousse, pédagogue et éditeur qui meurt en 1875 après avoir publié les vingt deux mille sept cents pages du Grand Larousse Universel, avec la devise « Je sème à tout vent ». C’est Jules Ferry également, dont le nom reste attaché aux lois scolaires mises en œuvre dans les années 1880. Il impose en 1890 aux instituteurs d’utiliser le livre pour leur enseignement. Ainsi, Jules Ferry inventait le manuel scolaire, fortune des éditeurs jusqu’à maintenant, activité désormais menacée par le multimédia.

Jules Verne, avec son insatiable appétit d’écrire et son inspiration, est exactement l’homme de la situation. Il place la géographie et l’histoire, les sciences et la technique au rang des objets d’études utiles pour situer les actions humaines dans un monde en train d’éclore. Les États-Unis sont un laboratoire où tout est possible pour développer une civilisation nouvelle. L’Afrique est une terre primitive qu’il faut débarrasser de l’esclavage. Les pôles arctiques et antarctiques, l’Océanie sont de vastes espaces encore à découvrir. L’Asie garde le mystère de civilisations secrètes qui font rêver les occidentaux… Et tout ce monde baigne dans un véritable continent, protecteur et hostile à la fois, la mer.

L’éditeur pédagogue Hetzel
Pour soutenir sa politique éditoriale Pierre-Jules Hetzel lance en 1864 une revue pour la jeunesse et les familles, Le Magasin d’Éducation et de Récréation-Encyclopédie de l’enfance et de la jeunesse. Les romans de Jules Verne y paraissent d’abord en feuilletons illustrés avant d’être édités en volumes brochés ou cartonnés.

En cette fin du XIXe siècle, la lecture prend soudain une importance exceptionnelle. On peut la comparer sur bien des points à l’essor considérable de l’audiovisuel, (cinéma, télévision, Internet), un siècle plus tard. Pierre-Jules Hetzel saura exploiter les possibilités offertes par la place que prend la littérature et la fascination apportée par l’illustration, l’image en regard d’un texte. C’est pourquoi les volumes caractéristiques de la collection Hetzel (à saisir si vous en découvrez dans les vide-greniers), restent célèbres pour la qualité des illustrations réalisées par les meilleurs illustrateurs de l’époque : Grandville, Johannot, Bertall, Gavarni…

Voir ci-dessous des exemples d’illustrations.

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 Jules Verne consacre des milliers d’heures de lecture dans les bibliothèques publiques. Pour mieux connaître sa biographie et sa façon de travailler, vous pouvez allez visiter la Maison Jules Verne à Amiens, ville où il a passé l’essentiel de sa vie. Debout dès cinq heures du matin, il écrivait jusqu’à treize heures. Le reste de la journée était consacré à recueillir de la documentation. Il fait la connaissance des savants de l’époque, notamment François Arago, savant prolifique et grand vulgarisateur scientifique et son frère Jacques Arago, écrivain et explorateur. Jules Verne questionne savants et experts, afin de vérifier la justesse et l’exactitude des bases sur lesquelles il fonde ses géniales anticipations. Son œuvre est pédagogique et ludique à la fois, en ce sens que l’action, le suspense, permettent aux écoliers, aux lycéens de découvrir la géographie, la minéralogie, la botanique, l’histoire, les valeurs morales, tout cela magiquement, par la vertu d’une lecture de divertissement.

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Pour Hetzel, comme pour Jules Verne, la lecture est le premier facteur de progrès. Elle développe l’individu et favorise ses prises de conscience. Dès le plus jeune âge, la lecture, est le plus souvent collective dans le cadre familial. Elle fait de l’être humain, un être civilisé, curieux, libre et responsable. Jules Verne figure parmi l es écrivains qui ont fait de la littérature et du livre le média le plus important des XIXe et XXe siècles. Nous verrons dans d’autres chroniques que, à partir des années 1950, de nouveaux media apparaissent, appuyés sur l’image plutôt que sur le texte, photographie, cinéma, télévision. Nous verrons pourquoi et comment ces nouveau médias rendent plus difficile à comprendre la pratique et l’utilité de la lecture qui reste pourtant un outil indispensable.

L’ œuvre considérable de Jules Verne

Les 62 romans qui constituent la série des Voyages extraordinaires montrent l’opposition entre le processus économique qui se développe et les valeurs morales. D’après Jules Verne et Pierre-Jules Hetzel, l’instruction publique et l’éducation, les acquis sociaux, la justice, la science, la philosophie, les arts et les lettres, la morale, sont les vraies valeurs d’une société de progrès, mais elles ne sont pas des valeurs marchandes. Le capitaine Nemo est le modèle du personnage libre, indépendant, au comportement doué de raison et d’éthique. Problématique toujours d’une brûlante actualité, puisqu’aujourd’hui, tout semble pouvoir être privatisé, « marchandisé » ! Pourtant, aujourd’hui, si les mots de morale d’éthique, de gouvernance, etc. fleurissent dans nombre de textes et discours, c’est bien la preuve qu’il existe un problème au sujet de ces valeurs.

Considérable est la fécondité de la production de Jules Verne, puisque qu’à ses yeux son œuvre comporte une centaine de volumes. On retiendra essentiellement les 80 titres des voyages extraordinaires qui comptent 18 nouvelles et 62 romans.

Parmi les plus connus, nous pouvons citer : Cinq semaines en Ballon (1862), Voyage au centre de la terre (1864), De la Terre à la lune (1865), Les enfants du capitaine Grant (1865), Vingt mille lieues sous les mers (1869), Le tour du monde en 80 jours (1872), L’ile mystérieuse (1873), Michel Strogoff (1875), Un capitaine de quinze ans (1878), Les cinq cents millions de la Bégum (1878), Les tribulations d’un chinois en Chine (1879), Le rayon vert (1882), Robur le conquérant (1885), Face au drapeau (1894), Le secret de Wilhelm Storitz (1898), Maître du monde (1903)…

Toujours d’actualité

Dès leur publication, les romans de Jules Verne, l’enchanteur, n’ont jamais cessé d’inspirer les metteurs en scène de théâtre et de cinéma, les auteurs de bande dessinée… Ils permettent aux jeunes lecteurs de développer leur mémoire, leur capacité émotionnelle, leur affectivité, outils privilégié de leur créativité.

Le poète persan Hafez qui vivait au XIVe siècle de notre ère, nous dit : Dans mon être, je sens un bouillonnement, je ne sais pas ce que c’est, je ne peux l’expliquer, je cherche le moyen de l’exprimer… Hafez (le gardien), n’est pas le vrai nom de ce poète mystique persan qui repose aujourd’hui dans un mausolée à Chiraz, au sud de l’Iran. Ce surnom désignait ceux qui connaissaient par cœur l’intégralité du Coran : bel éloge de la lecture et de la mémorisation !

Lee Strasberg, le célèbre directeur de l’Actor’s Studio créé en 1949 à New York et qui a vu passer des acteurs comme Paul Newman, Robert De Niro, Marlon Brando, Marilyn Monroe, Jane Fonda, James Dean…, accueillait ses stagiaires en leur disant : vous êtres des réservoirs dont la plomberie n’est pas encore posée ! Passer de l’enfant à l’adolescent et de l’adolescent à l’adulte, c’est la quête des moyens d’expression. Il faut poser les canalisations entre l’émetteur et ses récepteurs, entre soi-même et les autres. Pour cela, il est indispensable de lire les bons auteurs afin de comprendre par quelle technique, avec quel vocabulaire, ils ont su mettre leur pensée noir sur blanc. Rien de mieux que de vouloir écrire pour préciser sa pensée, l’orienter pour être lu et communiquer avec les autres, pour savoir comment raconter des histoires.

La lecture est, par conséquent, l’outil privilégié qui nous fait découvrir nos moyens d’expression, nos moyens de création. Ceux pour lesquels nous avons des dispositions, des atouts, des dons. La lecture fait des individus des êtres cultivés, forts d’une irremplaçable curiosité intellectuelle. La lecture, c’est aussi l’incitation à aller à la découverte de mondes encore peu défrichés : l’infiniment grand, notre planète et l’espace interstellaire, d’une part et l’infiniment petit, d’autre part, la connaissance de soi-même.

Cette chronique s’inspire d’une biographie intitulée : Jules Verne – L’enchanteur, publiée par Jean-Paul Dekiss, en 1999 aux Éditions du Félin – Paris

Dans « L’agressivité détournée », la conclusion du livre du professeur Laborit évoque celle de cette chronique. Publié en 1970 (Union Générale d’Éditions), Henri Laborit écrit : «  L’agressivité telle que nous la connaissons, uniquement orientée vers les autres, devra disparaître pour s’orienter vers la conquête d’un nouveau monde, celui que notre œil distingue en regardant les étoiles et celui, plus incompréhensible encore, qui vit en nous ».

À bon entendeur, à bon lecteur, salut !

 Bernard Labauge

 

Éloge de la lecture, cet éveilleur culturel

« La jeunesse est un naufrage » ! Surprenante, cette déclaration entendue au cours d’un récent débat à la radio ? On croyait qu’il s’agissait de la vieillesse ! De Gaulle l’avait affirmé en quittant le pouvoir après la crise de 1968. Pourtant, en 1962, dès la fin de la guerre d’Algérie, il avait fait entrer la France dans la modernité : l’avion Concorde, le nucléaire civil et militaire, l’élection du Président de la République au suffrage universel… Ce qui avait ouvert la voie à la décentralisation et à l’individualisme. La modernité vint aussi, d’après le sociologue Henri Mendras [1], des conséquences de l’apparition des grandes surfaces modernisant le commerce, du développement du livre de poche qui démocratisa la culture, de la désaffection vis-à-vis de l’Église catholique après le Concile Vatican II, du décuplement de la population étudiante dans l’Université, d’une plus grande liberté de mœurs et de l’expression de valeurs hédonistes (Bien-être, temps de loisirs) : des évolutions recherchées et dénoncées tout à la fois en tant que « société de consommation ».

Dans les années 1960 et 1970, les enfants du baby-boom, nés à partir de 1945, avaient su percer la croûte malthusienne qui s’opposait à leur accueil. Le cri d’alarme d’Alfred Sauvy [2] s’était concrétisé dans l’explosion de mai 1968. Mais ce fut en réalité un mouvement plus profond. Il explique et justifie la croissance qui s’est poursuivie pendant les « Trente glorieuses », selon la formule célèbre de l’économiste Jean Fourastié.

Entrée dans un monde nouveau. Chocs pétroliers, chômage de masse dans une société postindustrielle marquée par le déclin du salariat, développement des activités de services immatériels, impact des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), désindustrialisation et délocalisations, conséquence d’une concurrence exacerbée par la mondialisation…, les glorieuses années 1945-1975 se sont transformées en trente années piteuses (1975 à 2005), selon le diagnostic de l’historien Nicolas Baverez [3]. Car la France est restée par trop immobile dans un monde en rapide mutation. Notre « modèle soviétique réussi » comme le désignait avec ironie en 1998 Jacques Lesourne[4], économiste, professeur honoraire au CNAM, n’a pas su évoluer. Des faits historiques ont cependant marqué la naissance d’un monde nouveau : la chute du mur de Berlin (1989), l’implosion de l’Union soviétique (1991), la destruction des tours jumelles du World Trade Center de Manhattan en 2001… Autant d’avertissements dont nous n’avons pas su tenir compte.

Qu’en est-il alors de la jeunesse d’aujourd’hui ? D’une part, il y a les exclus, ghettoïsés, qui se révoltent avec une forme autodestructrice de violence (Émeutes de Vaux en Velin en 1990 et de 2005 en banlieue parisienne). D’autre part, il y a les privilégiés avertis par leurs familles, les héritiers, selon le sociologue Pierre Bourdieu. Ils savent profiter de la croissance mondiale. Ils rejoignent les entreprises internationales ou multinationales, ou n’hésitent pas à aller travailler en Angleterre, au Canada, en Australie, en Asie…

Naufragée, la majorité de la jeunesse française reste résignée. Nos jeunes subissent, sans réagir, les conséquences de l’éternel malthusianisme du système français. Cette attitude anti-jeunes se traduit par des stages peu rémunérés et mal préparés, une résistance sournoise à l’accueil d’apprentis, des parcours universitaire aboutissant à des diplômes ne conduisant pas à de vrais métiers, un taux d’activité (les jeunes de15 à 24 ans disposant d’un emploi) indigne d’un grand pays industriel : 29,3 % en France – 37,3 % dans l’UE 25 – 40,3 % en Suède – 43,3 % en Allemagne – 64,6 % au Danemark – Source INSEE 2006, des emplois précaires et mal payés… On comprend mieux l’ambition déclarée par 70 à 80 % des jeunes interrogés dans une enquête : se présenter aux concours administratifs pour devenir fonctionnaires !

Pourtant, « Il n’est de richesse que d’hommes », (et de femmes), aphorisme attribué au philosophe Jean Bodin (1529-1596). Et Michel Godet[5], professeur de prospective industrielle au CNAM, d’ajouter dans son dernier livre : des hommes « éduqués, épanouis dans une société de confiance et de projets ».

Comment former une jeunesse éduquée et épanouie ? Notre Éducation nationale a fait de gros efforts pour faire face à la massification de l’enseignement. Certes, ce qui a été gagné en étendue a été quelque peu perdu en profondeur. Cependant, depuis le siècle des Lumières, la science à été capable de faire d’immenses progrès dans l’infiniment grand, l’espace et dans l’infiniment petit, ce qui relève des nanotechnologies, les biotechnologies et  la génétique.                                                                               

 Mais, selon le chercheur scientifique Joël de Rosnay[6], nous sommes maintenant confrontés à l’infiniment complexe. Et pour comprendre et agir dans la complexité, mieux vaut disposer d’un outil adapté. Ce n’est ni un microscope ni un télescope, c’est un outil intellectuel : l’esprit de système. Une approche multidisciplinaire capable de relier les connaissances, d’analyser les relations, de détecter les signaux faibles, le fugace et de réagir de façon fulgurante. C’est l’apanage des cerveaux cultivés.

Nommer le monde, (Jean-Paul Sartre dans « Qu’est ce que la littérature? », essai publié en 1947), c’est comprendre celui-ci dans sa nature, dans sa substance. C’est permettre au lecteur d’interpréter la vision de l’auteur afin de traduire celle-ci dans son univers à lui.

En réalité, pour dominer la complexité, il faut beaucoup travailler, s’impliquer avec un sens marqué de la curiosité. C’est pourquoi on assiste au retour de la morale, à la redécouverte des valeurs fondamentales, les invariants de la vie en société.

La valeur travail, par exemple : le travail est un trésor ! On connaît la morale de la fable de Jean de La Fontaine, intitulée « Le Laboureur et ses enfants ». La Fontaine s’inspirait d’Ésope, un personnage qui vivait 400 ans av. J-C, pour publier, à partir de 1668, les quelques 240 fables à but pédagogique, destinées à l’éducation du Dauphin, le fils de Louis XIV.

Le laboureur et ses enfants

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
«Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
 Que nous ont laissé nos parents :
 Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût :
Creusez, fouillez, bêchez  ; ne laissez nulle place
 Où la main ne passe et repasse.»

Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Et pourquoi « fonds avec un « s » ? Parce qu’il s’agit d’un capital, d’une somme d’argent, comme dans l’expression « transport de fonds ». Sans « s » à fonds, le vers est incompréhensible : le fond de quoi ? Le fonds qui « manque » le moins signifie le capital qui déçoit le moins, qui rapporte le plus, par conséquent, l’investissement le plus rentable. D’où l’utilité de pratiquer une orthographe correcte. Elle s’acquiert grâce à la lecture, de même que la disposition d’un vocabulaire étendu et riche.

Dans la postface du livre qui a rendu André Malraux célèbre à vingt-sept ans (Les Conquérants, publié en 1928), l’auteur disait : « Si ce livre à surnagé, ce n’est pas pour avoir peint tels épisodes de la révolution chinoise, c’est pour avoir montré un type de héros en qui s’unissent l’aptitude à l’action, la culture et la lucidité ». Voilà des qualités qui restent indispensables, encore aujourd’hui.

Ceux qui ont pu ou su apprendre tout au long de leur vie, se doivent de transmettre, non seulement leur savoir, mais surtout la méthode pour acquérir des connaissances. Cette méthode passe par le respect des livres, le goût de la lecture, l’intérêt pour la littérature, cet outil privilégié de la culture.

Cet éloge de la lecture vous aidera à lire et à faire lire. Car lire, c’est écrire et écrire, c’est vivre.

Vous pouvez emprunter des livres utiles dans les bibliothèques de prêt, dans les médiathèques, les dénicher dans les vide-greniers et enfin acheter, dans les bonnes librairies, les ouvrages que vous jugerez assez importants pour les acquérir, afin de les lire et relire. Vous les conserverez soigneusement dans votre bibliothèque afin qu’ils soient disponibles pour vos proches.

Dans Le temps retrouvé, dernière partie de son chef-d’œuvre « À la recherche du Temps perdu », Marcel Proust, ce géant de la littérature française, nous confirme tout cela : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la vie réellement vécue, c’est la littérature »…

À bon entendeur, à bon lecteur, salut !        

Bernard Labauge   


[1] La Seconde Révolution française 1965-1984 – Henri Mendras – Gallimard 1988 – Édition mise à jour – Gallimard 1994. N° 243 Folio essais

 [2] La Révolte des Jeunes – Alfred Sauvy – Calmann-Lévy 1970

[3] Les Trente piteuses – Nicolas Baverez – Flammarion 1997

[4] Le modèle français. Grandeur et décadence – Jacques Lesourne – Éditions Odile Jacob 1998

[5] Le courage du bon sens. Pour construire l’avenir autrement – Michel Godet – Éditions Odile Jacob 2007

[6] Le Macroscope. Vers une vision globale – Joël de Rosnay – Éditions du Seuil 1975